Trente septembre 2021, dans les jardins de l’Élysée. Emmanuel Macron reçoit des jeunes héritiers des mémoires de la guerre d’Algérie. Il est question de réconciliation. Puis le président lâche sa petite phrase comme une bombe à fragmentation : « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? » Quatre ans plus tôt, le candidat qualifiait la colonisation de « crime contre l’humanité ». Le président se demande maintenant si le pays existait avant qu’on le colonise.

Si j’avais été là, j’aurais probablement été tenté de répondre par un petit coup d’éventail. Celui d’Hussein Dey aurait fait l’affaire. Mais les archives sont plus redoutables qu’un chasse-mouche : des consuls français à Alger, des traités avec les États-Unis, jusqu’au nom « El Djazaïr » gravé sur les canons pillés en 1830 et exhibés aux Invalides. Les preuves ne manquent pas. Encore faut-il vouloir les lire.

PORTFOLIO — Alger avant 1830 : trois pièces d’archive

1 — Un traité d’État à État, 1686

Un traité d’État à État, 1686
Traité de paix et de commerce conclu entre la Grande-Bretagne et Alger en 1686. Le document bilingue porte les engagements des autorités britanniques et algéroises.

2 — La France avait ses consuls à Alger bien avant 1830

La France avait ses consuls à Alger bien avant 1830
Liste des consuls et vice-consuls de France à Alger, du XVIe siècle à la veille de la conquête. Reproduction publiée par H. Garrot, Histoire générale de l’Algérie.

3 — « El-Djezaïr » gravé dans le bronze

« El-Djezaïr » gravé dans le bronze
Canon d’Alger conservé au musée de l’Armée, Hôtel des Invalides, Paris. L’inscription arabe indique qu’il a été fabriqué à Alger sous Abdülhamid, sur ordre de Mohammed ben Osman Pacha. Photographie : Guilhem Vellut, CC BY 2.0 / Wikimedia Commons.
Gros plan sur le cartouche du canon : l’inscription arabe mentionne « الجزائر » (El Djazaïr, Alger).
Gros plan sur le cartouche du canon : l’inscription arabe mentionne « الجزائر » (El Djazaïr, Alger). Photographie : Guilhem Vellut, CC BY 2.0 / Wikimedia Commons. Détail cadré ; photographie intégrale au clic.

Je vais plutôt vous raconter l’histoire de Sélim. Un Algérois instruit, polyglotte, raffiné. Autrement plus cultivé que le jeune époux de Brigitte. Capturé par des Français, réduit en esclavage, emmené en Amérique et retenu parmi les Amérindiens, il trouve encore la force de s’évader. Lorsque la Virginie découvre cet homme, les États-Unis n’existent pas encore. Lui vient d’Alger. Son parcours est suffisamment extraordinaire pour se passer de légende. Une lettre de John Blair, gouverneur par intérim de Virginie, datée du 12 juillet 1768, en atteste les grandes étapes ; elle sera notre fil pour en reconstituer les scènes marquantes. Les Américains l’appelaient Selim the Algerine. Sélim l’Algérien.

Alger, vers 1755

La prière de l’aube vient de s’achever. Le soleil qui se lève derrière les collines gagne la baie. Depuis la mer, Alger se présente comme une masse blanche accrochée à la pente ↗. Les maisons serrées montent en gradins jusqu’aux murailles de la citadelle. Plus bas, presque au contact de l’eau, la ville se resserre autour de son port, de ses marchés, de ses mosquées et de ses bâtiments publics.

Alger vue depuis la mer.
Alger vue depuis la mer. Estampe ancienne, Rijksmuseum. Domaine public.

Djama el-Kebir, la Grande Mosquée, veille sur la capitale depuis plusieurs siècles. À quelques pas se dresse Djama el-Djedid. Dans la ville basse, la coupole de la mosquée Ali Bitchin se détache au-dessus des toits. Plus loin, la Jenina abrite le centre du pouvoir. On trouve le Bayt al-Mal, les tribunaux, Dar al-Sikka, où l’on frappe monnaie, et les fondouks, où séjournent les marchands.

Alger ne dort plus. Dans les kouchas, les Djidjelliens pétrissent le pain. Les Mozabites font tourner les moulins, ouvrent les boucheries et les bains. Dans les jardins du Fahs, les Kabyles sont déjà au travail. Les gamins sont déjà sur le chemin de la medrassa. Par Bab Azzoun arrivent les produits de l’intérieur : céréales, huile, laine, cire, peaux. Sur les quais, les portefaix chargent et déchargent. À la Tarsana, l’arsenal de la Régence, les charpentiers travaillent sur les bâtiments de la flotte.

Dans la rade mouillent des navires venus de Tunis, d’Alexandrie, du Levant, de Livourne, de Marseille et d’autres ports méditerranéens. On entend l’arabe des Algérois, le berbère, le turc, l’italien, l’espagnol, le français. Des négociants étrangers commercent dans la ville. Des consuls européens y résident. À la nuit tombée, les Biskris monteront la garde dans les rues.

Une rue d’Alger.
Une rue d’Alger. Jan-Baptist Huysmans, XIXe siècle. Domaine public.

C’est dans ce monde que Sélim a grandi. Ce matin-là, au milieu de l’agitation du port, une famille accompagne le jeune homme jusqu’au quai. Sélim part pour Istanbul. Il n’est pas un enfant que l’on envoie apprendre ses premières lettres. Selon la tradition la plus ancienne, il appartient à une famille aisée et a déjà reçu une solide instruction. Son père veut qu’il aille plus loin. Istanbul est alors l’une des grandes capitales intellectuelles du monde musulman. Autour de Fatih et de Süleymaniye se trouvent quelques-unes des médersas les plus prestigieuses de l’Empire.

Sur les rives de la Corne d’Or vivent également les grandes familles grecques du Phanar, dont sortiront les interprètes et les drogmans de la Porte. D’importantes communautés juives disposent de leurs propres écoles et de leurs propres savants. Dans cette ville impériale, les langues et les savoirs se croisent.

Sa mère sait probablement tout cela. Mais elle pense surtout à la mer, à la distance, aux semaines sans nouvelles, aux tempêtes, aux maladies. Aux navires qui, parfois, ne rentrent jamais. Sur le quai, elle serre son fils dans ses bras. Longuement. Son père reste près d’eux, plus contenu, partagé sans doute entre la fierté de le voir poursuivre ses études et l’inquiétude que tout voyage inspire alors.

Avant le départ, on a prié. Maintenant, il ne reste plus qu’à confier Sélim à Dieu. Sa mère finit par desserrer son étreinte. Il monte à bord. Les amarres sont larguées. Le navire s’écarte doucement du quai tandis que ses parents restent immobiles. Leurs silhouettes rapetissent. Alger s’éloigne. Sa mère ignore encore qu’elle ne reverra jamais son fils.

Istanbul

Quelques semaines plus tard, un autre monde apparaît : la Corne d’Or, le Bosphore, les coupoles, les palais, les minarets dressés comme des lances vers le ciel et les quais où se pressent les navires de la Méditerranée et de la mer Noire. Sélim poursuit sa formation autour de Süleymaniye, l’un des sommets du système universitaire et religieux ottoman. La capitale rassemble fonctionnaires, juristes, religieux, médecins, interprètes, diplomates et marchands. Il lit, écoute les maîtres et fréquente ce monde savant où l’arabe, le turc et le persan se rencontrent d’un quartier à l’autre.

C’est là, probablement, qu’il apprend le grec et l’hébreu, ce qui suscitera, des années plus tard et à des milliers de kilomètres de là, l’étonnement des notables de Virginie. Pour l’instant, l’Amérique n’existe pas dans son horizon. Les années passent. Puis Sélim reprend la mer.

Méditerranée

La journée avait commencé comme toutes les autres. Du vent, des voiles, une mer presque vide. Puis un homme aperçoit un bâtiment à l’horizon. Quelques minutes plus tard, il est toujours là. Et il grossit. Le raïs observe. Le navire inconnu vient de modifier sa route. Il vient vers eux. Des ordres sont lancés. Les marins se précipitent aux manœuvres. On cherche davantage de vitesse. En face, le bâtiment fait de même. La distance diminue. On distingue maintenant son pavillon. Français.

Le premier coup de canon éclate. Le boulet tombe dans l’eau. Un avertissement. Un second tir frappe le gréement. Le bois éclate. Des cordages s’abattent sur le pont. La vitesse chute. Le navire français ne cherche pas à couler sa proie. Il veut la prendre. Les grappins accrochent le bois. Les cordages se tendent. Les coques se rapprochent. Les premiers hommes franchissent le bastingage. Mousquets, pistolets, sabres. La fumée envahit le pont. Le combat est violent, mais bref. Les armes tombent. Sélim est parmi les survivants. Quelques minutes plus tôt, il était encore un jeune Algérien voyageant sur la Méditerranée. Il est maintenant prisonnier des Français.

Imprégné par le récit colonial, le petit Emmanuel, comme tant de ses concitoyens, ne peut le concevoir. Dans l’histoire sommaire récitée par les cancres de la classe médiatico-politique, les « Barbaresques » capturaient les chrétiens, Alger réduisait les Européens en esclavage et l’Europe civilisée subissait.

La course se pratiquait pourtant sur les deux rives. Avec une différence : lorsque les captifs musulmans n’étaient ni libérés ni échangés, ils finissaient leur vie dans une galère. Chez les captifs européens convertis à l’islam, une forme de « méritocratie » pouvait parfois conduire jusqu’au sommet. L’Italien Aldo Piccinin, alias Ali Bitchin, devint l’un des principaux chefs de la flotte algéroise ; le Hollandais Jan Janszoon van Haarlem, alias Mourad Raïs le Jeune, devint lui aussi grand amiral. Sélim, lui, ne sait évidemment rien des polémiques qui entoureront son histoire deux siècles plus tard. Il est captif et sa route va désormais vers l’ouest.

L’Atlantique et la Nouvelle-Orléans

Gibraltar finit par disparaître, puis la Méditerranée tout entière. Devant Sélim s’ouvre une mer qu’il n’avait probablement jamais imaginé traverser. L’Atlantique. Les jours deviennent des semaines. Le roulis, le vent, l’eau partout. Sélim n’est plus l’étudiant d’Alger envoyé se former dans la capitale de l’Empire. Il est un prisonnier transporté par des Français vers un continent dont il ignore sans doute presque tout.

Un matin, une ligne apparaît à l’horizon. La terre. La végétation est différente, l’air plus lourd, la chaleur humide. Des cours d’eau immenses s’enfoncent vers l’intérieur du continent. L’Amérique. La Nouvelle-Orléans est encore jeune. Quelques rues, des maisons de bois, des entrepôts, des quais boueux. Sélim met pied à terre. Personne ne l’attend. Aucun consul algérien, aucun représentant de la Régence, aucun traité à invoquer. Il est un captif sans nom dans un port esclavagiste.

La lettre que John Blair adressera à Londres plusieurs années plus tard ne dit presque rien de ce séjour. Elle indique seulement que des trafiquants français conduisirent Sélim à l’intérieur du continent, parmi les Mingos, et l’y laissèrent prisonnier. Des récits postérieurs complètent le trajet : le Mississippi, puis l’Ohio. Toujours plus loin d’Alger.

Parmi les Mingos

Ici, les archives se taisent presque entièrement. Elles ne racontent ni le village dans lequel Sélim fut conduit, ni la famille auprès de laquelle il vécut, ni la manière dont il fut traité. Elles ne disent rien des visages, des gestes, des repas ou des saisons. Elles écrivent seulement : prisonnier. Et trois années. Trois hivers au bord de l’Ohio. Trois printemps à regarder reverdir une terre inconnue. Trois années durant lesquelles l’Algérois dut apprendre à reconnaître d’autres plantes, d’autres animaux, d’autres sons. Peut-être quelques mots d’une langue iroquoienne. Peut-être davantage.

Il serait facile de transformer ce silence en roman, de prêter à Sélim des conversations que personne n’a entendues, des amitiés que personne n’a consignées, des épreuves que personne ne peut établir. Son existence est déjà assez extraordinaire. Gardons-nous de lui ajouter une légende.

Une présence apparaît pourtant dans le récit : celle d’une femme anglaise, elle aussi retenue parmi les Amérindiens. Sélim ne parle pas sa langue. Elle ne parle ni l’arabe, ni le berbère. Ils communiquent par signes. Elle lui indique une direction. L’est. Sélim a étudié la géographie. Il sait que les colonies anglaises se trouvent de l’autre côté des montagnes, vers la côte atlantique. Il n’a pas besoin d’une carte. Le soleil lui suffira.

Vers le soleil levant

Un jour, Sélim disparaît. Aucun récit ne précise comment il trompe la surveillance de ses gardiens, ce qu’il emporte ni à quel moment commence exactement sa fuite. La lettre de John Blair fournit seulement un chiffre : quarante-cinq jours. Pendant quarante-cinq jours, Sélim marche vers l’est. Chaque matin, il reprend la direction du soleil levant. Devant lui s’étendent des forêts sans route, des rivières sans pont et des montagnes dont il ignore le nom. Il n’a ni fusil ni provisions. Il se nourrit d’herbes, de racines et de fruits sauvages, boit dans les ruisseaux et cherche, la nuit, un abri sous les arbres.

Puis viennent les Appalaches. Les pentes, les rochers, les torrents, la pluie, le froid. Ses vêtements se déchirent. Ses chaussures disparaissent. Il entoure ses pieds de lambeaux de tissu pour continuer à marcher. Alger est à des milliers de kilomètres derrière lui. Devant, il ne sait pas exactement ce qu’il trouvera. Des Anglais, espère-t-il. Peut-être une ville, un port, quelqu’un qui acceptera d’entendre son histoire. Encore faut-il sortir vivant de la forêt. Ses forces diminuent. Chaque étape devient plus courte que la précédente. Il trébuche, se relève, repart. Puis, un jour, il ne se relève plus.

L’homme dans l’arbre

La scène se déroule aux confins de la Virginie coloniale, dans un territoire qui appartient aujourd’hui à la Virginie-Occidentale. Un chasseur s’enfonce dans les bois. Les récits locaux lui donneront plus tard un nom : Samuel Givens. Ses chiens se mettent soudain à aboyer devant le tronc creux d’un arbre abattu. Quelque chose bouge à l’intérieur. Le chasseur épaule son arme. Il croit avoir débusqué un animal. Puis il s’approche. Ce n’est pas un animal. C’est un homme.

Il est presque nu, émacié, couvert de plaies et de griffures. Quelques morceaux de tissu enveloppent encore ses pieds. Son corps porte les traces de plusieurs semaines d’errance. Le chasseur baisse son fusil. Il parle. L’homme réfugié dans l’arbre lui répond. Aucun des deux ne comprend un mot de la langue de l’autre. Givens lui donne à manger, peu d’abord, de peur que son corps épuisé ne supporte pas davantage. Pendant plusieurs jours, il le nourrit et attend qu’il retrouve assez de forces pour tenir sur un cheval. L’étranger est ensuite conduit chez le capitaine Dickinson, un notable de cette frontière virginienne.

On lui offre un toit, des vêtements, de la nourriture. Et du temps. Pendant plusieurs mois, Sélim écoute, observe, répète et apprend l’anglais avec la même application qu’autrefois le grec et l’hébreu. Peu à peu, il devient capable de raconter. Il dit son nom, sa ville, son pays. Il raconte Istanbul, le navire français, l’Atlantique, la Louisiane, les Mingos, la femme anglaise et les quarante-cinq jours de marche vers le soleil levant. À des milliers de kilomètres de la baie d’Alger, quelqu’un peut enfin comprendre ce qui lui est arrivé. Sélim l’Algérien vient de sortir de la forêt. Il vient aussi d’entrer dans l’histoire américaine.

Williamsburg

Sélim gagne Williamsburg, capitale de la Virginie coloniale. Son apparence intrigue, son récit stupéfie et son érudition impressionne. Il parle de sa formation à Istanbul et témoigne de sa connaissance du grec et de l’hébreu. L’homme découvert presque nu dans un arbre quelques mois plus tôt se retrouve désormais devant les plus hauts notables de la colonie.

Patrick Henry devant la Chambre des bourgeois de Virginie, en 1765.
Patrick Henry devant la Chambre des bourgeois de Virginie, en 1765. Peter F. Rothermel, 1851. Domaine public.

Son histoire parvient jusqu’à John Blair, alors gouverneur par intérim de Virginie. Le 12 juillet 1768, celui-ci écrit au secrétaire d’État britannique aux Colonies. Cette lettre constitue la pièce maîtresse du dossier. Blair y expose l’origine algérienne de Sélim, sa capture par des Français, sa détention parmi les Mingos, sa fuite et son désir de regagner son pays. Le Conseil de Virginie accepte de payer son passage jusqu’à Londres afin qu’il puisse poursuivre sa route vers Alger.

La trace se perd

Voilà tout ce qui est établi. Sélim est algérien. Instruit. Polyglotte. Capturé par des Français, transporté en Amérique, retenu trois ans parmi les Mingos. Il s’évade, traverse les Appalaches et atteint la Virginie après quarante-cinq jours de marche. Il apprend l’anglais, gagne Williamsburg et impressionne par son érudition. En 1768, le Conseil de Virginie paie son passage vers Londres afin qu’il puisse regagner Alger. A-t-il embarqué ? Est-il arrivé en Angleterre ? A-t-il revu son pays et sa famille ? Nous l’ignorons.

Tout comme nous ignorons s’il a réellement rencontré Jefferson. Il est possible qu’il l’ait croisé puisqu’il fréquentait des personnalités de son cercle, mais rien ne permet de l’établir. Nous ne savons pas davantage si Sélim aurait amené le futur président américain, qui possédait une traduction du Coran, à s’intéresser à l’islam. Rien ne permet d’étayer cette hypothèse.

Thomas Jefferson.
Thomas Jefferson. Rembrandt Peale, 1800. Maison-Blanche. Domaine public.

Des récits missionnaires écrits plusieurs dizaines d’années plus tard prétendent qu’il se serait converti au protestantisme, serait retourné à Alger, aurait été renié par son père et en aurait perdu la raison. Le musulman converti, rejeté par les siens, frappé de folie : la fable prosélyte est cousue de fil blanc. Le récit colonial transforme le musulman en sauvage. Le récit missionnaire préfère le convertir. Dans les deux cas, Sélim cesse de s’appartenir. La lettre de John Blair établit ce que nous pouvons raconter. Pour le reste, les archives demeurent muettes.

L’ethnocide

Le silence qui entoure la fin de Sélim renvoie à une question plus vaste : où chercher les traces algériennes d’une histoire algérienne lorsque la puissance coloniale a dispersé les archives du pays, confisqué ses manuscrits et entrepris de réécrire son passé en le réduisant à une page blanche ? La colonisation ne consiste pas seulement à voler une terre. Il faut encore voler au peuple qui l’habite la preuve qu’il existait avant votre arrivée. On détruit ses institutions, méprise ses langues, ferme ses écoles, disperse ses bibliothèques, emporte ses manuscrits et rebaptise jusqu’aux habitants. Cela porte un nom : un ethnocide.

En 1830, la France ne débarque pas sur une plage déserte. Elle s’empare d’une capitale fortifiée, d’un gouvernement, de tribunaux, d’une monnaie, d’une diplomatie et de plusieurs siècles d’archives. Le Trésor d’Alger est pillé — Pierre Péan en a raconté l’histoire dans Main basse sur Alger ↗. Les bâtiments publics sont occupés, les mosquées profanées, les registres dispersés et les manuscrits envoyés en France. Puis la puissance coloniale rebaptise les rues, les villes et les places. Elle fabrique des « indigènes » sur la terre de leurs ancêtres et leur explique qu’avant la France, ils n’étaient rien.

La méthode est simple : on vole les preuves, puis on réclame les preuves. Et quand vient l’indépendance, on « confisque » leurs archives et on oblige leurs historiens à traverser la Méditerranée pour les consulter. L’OAS qui ne s’est pas contentée de commettre les attentats les plus meurtriers de la guerre de Libération, a littéralement brûlé la mémoire de l’Algerie ce funeste 7 juin 1962 en mettant le feu à la bibliothèque d’Alger.

Parmi ces papiers se trouvait-il une lettre annonçant le retour de Sélim ? Une demande adressée au dey depuis Londres ? Un registre mentionnant la disparition en Méditerranée d’un jeune Algérois parti étudier à Istanbul ? Les courriers d’une famille ayant attendu pendant des années un fils qui ne revenait pas ? Peut-être. Nous ne le saurons peut-être jamais.

Retour à l’Élysée

Les enfants de l’OAS, qui brûlent d’envie de venger leurs parents, ont trouvé à l’Élysée un apprenti pyromane. Revenons donc à sa question incendiaire : « Est-ce qu’il y avait une nation algérienne avant la colonisation française ? »

Mais de quelle Algérie parle Emmanuel Macron ? De celle qui possédait une capitale fortifiée, un gouvernement, des tribunaux, un Trésor, une monnaie et une administration ? De celle qui entretenait des relations diplomatiques avec les puissances étrangères, accueillait leurs consuls et conclurait bientôt des traités avec les États-Unis ? Ou de celle dont un fils, Sélim, se présentait déjà comme Algérien dans la Virginie britannique avant même que les États-Unis n’existent ?

UN PORTRAIT DE

Saïd Labidi