l est 13 heures à Garden City, quartier élégant du Caire. Dans l’immeuble que possède le FLN rue Mudiriet El Tahrir, les journalistes attendent. Devant eux, Ferhat Abbas prend la parole aux côtés de M’Hamed Yazid. Le vieux réformiste de Sétif, longtemps partisan d’une évolution pacifique, est devenu le visage d’une révolution qui a choisi les armes. C’est à lui que revient l’annonce : le Gouvernement provisoire de la République algérienne, le GPRA, vient de naître.
À la même heure, la nouvelle est proclamée ailleurs en Afrique du Nord. La mise en scène est délibérée : il ne s’agit pas d’un simple remaniement interne du FLN. L’Algérie combattante se présente désormais au monde comme un État en devenir. Les institutions algériennes considèrent cette création comme l’étape qui donne à la Révolution une représentation gouvernementale, capable de parler au nom du peuple algérien et d’opposer enfin un interlocuteur constitué à Paris, qui invoquait précisément l’absence d’un partenaire avec lequel négocier.
Les absents sont aussi dans la pièce
Mais pour comprendre ce gouvernement, il faut revenir deux ans en arrière. 22 octobre 1956. Un avion transportant du Maroc vers Tunis Hocine Aït Ahmed, Ahmed Ben Bella, Mohamed Boudiaf, Mohamed Khider et Mostefa Lacheraf est détourné par les autorités françaises. Ses passagers sont arrêtés. La France croit avoir porté un coup décisif à la direction extérieure de la Révolution. Elle n’a pourtant pas réussi à les faire disparaître politiquement.
Depuis sa prison, Hocine Aït Ahmed continue de réfléchir à la conduite de la guerre. Des textes sortent clandestinement. Dès 1957, il défend avec insistance l’idée d’un gouvernement provisoire algérien en exil, capable de donner une existence internationale à l’Algérie combattante. Deux ans après l’enlèvement, quatre des hommes capturés dans cet avion réapparaissent donc dans la composition du gouvernement : Ben Bella devient vice-président ; Aït Ahmed, Boudiaf et Khider ministres d’État. Rabah Bitat, emprisonné depuis 1955, est lui aussi ministre d’État.
Ils gouvernent sans pouvoir sortir de prison. Le symbole est redoutable : la France avait saisi les hommes ; la Révolution leur rend une fonction d’État. La création du GPRA ne se résume pas à cette riposte. Elle mûrit depuis plusieurs années, prolonge l’organisation engagée à la Soummam et répond à l’urgence de la bataille diplomatique. Mais l’enlèvement de 1956 lui donne une signification supplémentaire : empêcher la puissance coloniale de décider elle-même qui peut ou non représenter l’Algérie.
Ferhat Abbas, le visage d’un gouvernement
Ferhat Abbas, lui, est libre. Son choix n’est pas anodin. Il possède l’expérience politique, les relations et surtout une stature internationale capable de rassurer des gouvernements encore hésitants à reconnaître une révolution armée.
Autour de lui se trouvent les hommes de l’appareil révolutionnaire : Krim Belkacem, Lakhdar Bentobbal, Abdelhafid Boussouf, M’Hamed Yazid, Abdelhamid Mehri, Benyoucef Benkhedda, Ahmed Francis, entre autres. Des maquis, des prisons françaises et des bureaux diplomatiques se retrouvent ainsi réunis sous le même intitulé : Gouvernement algérien.

La bataille devient diplomatique
Dès sa création, le GPRA cherche la reconnaissance des États étrangers et porte plus fortement la question algérienne devant l’ONU. Plusieurs pays le reconnaissent rapidement ; la Chine sera notamment le premier État non arabe à le faire dès l’annonce de sa constitution. Au total, 36 États auront reconnu le GPRA à la veille du cessez-le-feu du 19 mars 1962.
Si la guerre fait toujours rage, si les lignes électrifiées barrent les frontières, si la liste des martyrs ne cesse de s’allonger, si des milliers de villages sont vidés de leurs habitants et plus de 2 millions de personnes déplacées de force dans des « camps de regroupement », quelque chose a changé. Ceux que Paris qualifie de « rebelles » ont constitué un gouvernement, le premier du futur État.
Ce 19 septembre 1958, l’Algérie n’est toujours pas indépendante. Mais elle possède désormais ce que la France lui refusait encore : un gouvernement qui parle en son nom. Et qui s’apprête à remporter une série de batailles diplomatiques, toutes aussi décisives les unes que les autres.

